Ma vie est un échec cinglant devant lequel je me retrouve impuissante, bien trop lâche pour appréhender quelconque changement. Voilà, j’ai 37 ans et je me sens vide, pourtant en apparence, j’ai tout pour être « heureuse », je suis un petit produit de la société de consommation, un concept marketing occidental, une femme éteinte et frustrée qui a le sentiment permanent d’être passée à côté de tout et comme le hamster dans sa roue, je me lève chaque matin en programmation automatique avec l’angoisse d’une autre journée aussi monotone que toutes les précédentes. Aujourd’hui, il m’apparaît clairement que mon emploi, mon mari et j’ose même dire mes deux enfants ne relèvent pas de décisions mûrement réfléchies mais de possibilités présentes qui se sont comme imposées à moi, malgré moi et je voudrais tellement pouvoir appuyer sur la touche « stop » pour que ce scénario étouffant s’arrête enfin. Souvent, je consomme compulsivement des anxiolytiques pour éteindre les braises de ma conscience qui m’expose, nue, devant cette réalité insoutenable, je garde toujours une boîte dans mon sac car on ne sait jamais quand une crise de mal-être peut survenir. Pourtant j’ai tout bien fait comme on m’a dit, pour m’assurer cette sécurité matérielle qui inquiétait tant mes parents. Mes parents avaient peur de tout : du chômage, de la crise, de la violence, des autres, etc. et mon père ne parlait que du travail, avec sa fonction d’Inspecteur des Douanes, il ne jurait que par la récompense et le prestige que sa carrière lui offrait. A la maison, il y avait beaucoup de tensions, je crois que mes parents ne s’aimaient plus depuis longtemps mais restaient ensemble pour ne pas écorner la belle image de la famille heureuse et ma mère était bien trop attachée à son confort pour remettre quoi que ce soit en jeu, et on parlait peu entre nous donc l’argumentaire autour de ma famille disharmonieuse tient de l’observation. Le ton agressif, des regards méprisants et les réflexions désobligeantes, l’atmosphère était pesante et il me tarda de finir mes études pour quitter enfin ce climat délétère. Je ne me suis jamais vraiment amusée, je qualifierai mes parents de sévères et de rigides, trop préoccupés par ma réussite sociale, trop soucieux de leur image qu’il travaillait beaucoup afin de ne décevoir personne. Je ne sais pas si je dis cela avec dérision ou empathie. Il y a une certaine déception amère qui s’installe parfois quand je repense à mes parents car souvent je me dis qu’ils m’ont bridée trop jeune, coupant mes ambitions adolescentes qu’ils qualifiaient de folie douce et distillant le venin de la peur à travers tout mon système perceptif. Je me dois de trouver des coupables, je vous l’ai dit, je suis bien trop lâche pour accepter mes responsabilités. Pourtant, la rencontre avec mon mari reste un très beau souvenir, je croyais en une rencontre foudroyante, je cultivais des attentes bien précises sur le couple et à mesure que la réalité ne se superposait plus à mes fantasmes, je sombrai dans une désillusion assassine, comme trahie par la vie, mon amertume se cristallisait. Je crois que je suis tombée amoureuse sur le simple critère de l’attribut physique, il correspondait à mon homme idéal et à l’époque je ne faisais aucune différence entre compatibilité sexuelle qui s’inscrit dans la dimension de l’instinct et des émotions et la dimension affective qui nous renvoie devant l’acte d’aimer. Faudrait-il encore pouvoir définir l’Amour ? Le véritable amour demeure inconditionnel…
C’est l’amour de la vie, de soi-même, des autres, c’est l’amour comme état fondamental et non comme sentiment conditionné. Ma vie est devenue tellement banale que plus rien ne m’émerveille, j’ai la sensation d’être anesthésiée, noyée dans un flot d’informations permanent où les grandes lignes des journaux façonnent l’opinion publique, j’adhère aveuglément à des valeurs dont j’ignore l’histoire et la dynamique, je le fais tout simplement parce que c’est comme ça et j’étouffe le moindre questionnement pour éviter de me retrouver en face de moi et de faire le bilan. Cependant je n’ai pas honte, sauf peut-être de ma lâcheté mais je n’y pense pas et même si mon coeur crie et pleure dans certains moments de solitude, je refuse de laisser cette brèche ébranler ma forteresse de certitudes. Je suis comme des millions d’autres qui grouillent dans les métropoles tentaculaires, je me fonds dans un référentiel normé où seule l’approbation et le jugement des autres représentent ma récompense. Mais qu’est-ce qu’il m’arrive? Pourquoi moi? Je refuse d’identifier ce chamboulement intérieur qui engendrerait nécessairement un certain remaniement des cartes à jouer, je ne veux pas faire de vague, tant pis je préfère assumer mon mal-être en silence, porter ma croix digne de ma culpabilité intrinsèque à mon passage terrestre, attendre quoi! Attendre d’être sauvée? Mais personne ne viendra, j’ai bien compris que cela était un mythe mais cependant je m’accroche à l’espoir, l’espoir que peut-être quelque chose me sauvera, un jour. En attendant, je cultive mon irritabilité quotidienne entre des humeurs fluctuantes, je critique excessivement les autres et je me mets en colère après mon mari et mes enfants pour des petites choses futiles, sans raison en fait, c’est juste un support à ma colère refoulée, mais dans l’ensemble tout va bien, personne ne sait ce que je pense au plus profond car je n’en parle à personne et à qui en parler quand il vous semble que tout le monde autour de vous est dans cet état? Me mentir est devenue une telle habitude que je ne m’aperçois même plus que je mens, chaque jour je rêve de rentrer chez moi, de faire mes valises et partir mais pour aller où, je suis coincée dorénavant, engluée dans une vie qui n’est pas la mienne mais que je ne peux pas effacer, c’est trop tard, j’ai posé moi-même les barreaux de ma propre prison. Mais comment ai-je pu accepter ce pseudo-bonheur mièvre et tiède pendant toutes ces années? Je ne sais pas mais ce que je sais c’est qu’à présent, je veux que cela change et à défaut de pouvoir recommencer mon couple, ma famille et ma carrière, je vais apprendre à développer des centres d’intérêts qui me font plaisir. Le plaisir était un concept interdit chez mes parents, voire tabou, il insufflait l’idée de pêché donc on avait le droit de rire, mais en cachette. Alors le plaisir, la joie, la gourmandise, la sexualité, le bien-être, vous pensez bien que cela demeurait inconnu pour des individus sévères, coincés, déconnectés de leur grille sensorielle et compartimentés dans leur pensée analytique. Mais ce sont mes parents et je sais qu’ils ont fait ce qu’ils pensaient être juste pour moi à l’époque, je n’ai manqué de rien. Aujourd’hui, je recherche un peu plus de cohérence entre le monde extérieur et mon « moi intérieur », un peu plus d’harmonie mais si vous saviez combien j’ai peur. Peur de me tromper, de ne pas savoir comment faire, peur d’échouer. La peur est un fléau, elle s’immisce comme un cancer et gangrène toute spontanéité, elle pose un filtre opaque sur notre perception et nous impose ses limites réductrices, la peur c’est la mort de l’âme! Je suis intellectuelle, j’ai de nombreuses connaissances académiques qui me donnent des repères péremptoires sur le bon déroulement de l’existence, j’ai une morale indéfectible, un statut social irréprochable mais cependant, ma conscience sommeille. Contrairement à certains qui vibrent avec des engagements forts, je ne me ressens pas faire partie d’un tout, je me sens isolée, je ne me sens pas concernée par les grands problèmes de la Terre, à vrai dire je m’en fous même un peu car je n’y peux rien changer. Je demeure indifférente, c’est plus simple. Et les journées passent tellement vite qu’il me semble presque impossible d’entreprendre quelconque résolution, je suis comme aspirée par un trou noir où je remets toujours à plus tard ce que je devrais commencer aujourd’hui. Parce que je suis active et productive, je cherche un résultat concret et ne tolère pas le cheminement (trop long) pour arriver à ce résultat. Et toutes les méthodes possibles qui découlent du développement personnel (New Age, PNL, sophrologie, méditation, psycho-anthropologie, rebirth, massages…) me laissent suspicieuse, dubitative et je les assimile facilement à une mode fantasque de bobo bio ou parfois même de mouvement sectaire dangereux. Il faut dire que les charlatans sont nombreux et qu’il est parfois difficile de discerner le faux du vrai donc je préfère rester méfiante, c’est ma nature. Voilà, je veux bien changer mais je ne sais pas comment et par où commencer? (extrait purement fictif, toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existées est fortuit).